COMMENT les praticiens de l’EI peuvent-ils pratiquer l’autoréflexion dans l’application de l’ACS Plus culturellement pertinente dans l’EI?
L’autoréflexion est la pratique qui consiste à examiner de manière critique ses propres préjugés, suppositions et lacunes en matière de connaissances, et elle est particulièrement importante dans le contexte de l’application de l’ACS Plus culturellement pertinente. Pour les praticiens de l’EI, il s’agit d’une pratique cruciale, car elle permet de prendre conscience de la manière dont les préjugés personnels et systémiques peuvent influencer le processus d’évaluation. Sans cette réflexion, on risque de renforcer involontairement les déséquilibres de pouvoir existants et de perpétuer les pratiques coloniales.
En se livrant à l’autoréflexion, les praticiens peuvent découvrir et combler les lacunes qui pourraient limiter leur compréhension des expériences vécues par les personnes de diverses identités, notamment les femmes, les filles, les personnes bispirituelles, les personnes de diverses identités de genre, les aînés, les personnes en situation de handicap et bien d’autres. Cette ouverture à l’apprentissage et à l’adaptation continus permet de garantir que les stratégies d’analyse, de prise de décision et de mobilisation tiennent compte des spécificités culturelles et des besoins particuliers de diverses populations. En outre, l’autoréflexion favorise un dialogue et une collaboration continus, permettant aux praticiens de cocréer des processus plus inclusifs qui respectent véritablement les connaissances et les perspectives locales et autochtones. L’intégration de cette pratique dans leur travail permet d’obtenir des résultats plus efficaces, plus équitables et plus durables.
Détails supplémentaires
Les pratiques d’autoréflexion sont essentielles pour aider les praticiens de l’évaluation d’impact à reconnaître leurs préjugés et leurs suppositions, et à y répondre afin de ne pas compromettre le processus d’évaluation d’impact. Pour s’engager dans l’autoréflexion, les praticiens peuvent se poser des questions qui remettent en cause leurs suppositions et les poussent à prendre en compte le contexte culturel important ainsi que d’autres détails pertinents.
Garantir la transparence et la responsabilité
Les promoteurs doivent maintenir la transparence du processus d’évaluation en communiquant clairement les objectifs, les méthodologies et les résultats à tous les participants à l’EI, y compris aux diverses collectivités concernées. Pour renforcer la responsabilité, les promoteurs peuvent mettre en place des moyens de partager la rétroaction au sujet des préoccupations et griefs de la collectivité, et d’en discuter. Ce processus pourrait notamment mettre à profit les idées de la collectivité pour créer des paramètres, des mesures et des indicateurs de rendement clés reflétant la réalité sociale et culturelle afin d’évaluer les effets des politiques, des programmes et des projets dans une région (Iansen-Rogers et Molenkamp, 2010).
Cultiver l’humilité interculturelle pour intégrer l’ACS Plus culturellement pertinente aux EI
- L’humilité interculturelle favorise la pratique de l’autoréflexion et l’appréciation des connaissances, des croyances et de l’expertise culturelles des différentes collectivités, tout en encourageant le respect de leurs styles de communication (Lekas et al., 2020; COPA National, 2024).
- L’humilité interculturelle met l’accent sur la culture de l’autonomisation mutuelle, les partenariats négociés, le respect et l’apprentissage continu, ainsi que sur une compréhension précise des facteurs culturels qui façonnent les frontières des collectivités (Foronda et al., 2015).
- Les promoteurs peuvent développer leur humilité interculturelle en lisant des études de cas, en engageant un dialogue permanent avec les membres de la collectivité et en écoutant les collectivités pour comprendre leurs perspectives sexospécifiques et culturelles.
Voici quelques points à prendre en considération lors de l’examen des préjugés et des suppositions d’une personne :
- Contexte historique, culturel et social
- Comment le projet prend-il en compte les connaissances, traditions et pratiques autochtones? Ces approches sont-elles appropriées et, dans l’affirmative, comment sont-elles respectées et maintenues dans la conception et la mise en œuvre du projet?
- Quels sont les systèmes d’oppression historiques et actuels (par exemple, le colonialisme, le racisme, le sexisme) qui touchent le contexte du projet? Comment les injustices historiques et contemporaines et leurs conséquences peuvent-elles être prises en compte dans tous les aspects du processus d’EI?
- Dynamiques de genre croisées
- Comment les rôles traditionnels et contemporains des hommes et des femmes dans les collectivités touchées influencent-ils le processus d’EI? Par exemple, quels effets peuvent-ils avoir sur les personnes qui participent au processus et sur la manière dont elles le font, ou sur les priorités et les besoins qui sont reflétés dans le processus?
- Comment peuvent-elles avoir des effets différents et inégaux sur les femmes, les hommes, les filles et les garçons, les personnes bispirituelles, les personnes de diverses identités de genre, les personnes en situation de handicap, les personnes vivant dans la pauvreté et d’autres personnes ayant une réalité distincte?
- Que pouvez-vous faire en tant que praticien pour vous assurer que les outils que vous utilisez dans le cadre de l’EI permettent la participation de membres de la collectivité souvent exclus, notamment les personnes en situation de handicap, les personnes racisées, les femmes, filles et personnes bispirituelles ou de diverses identités de genre autochtones, et bien d’autres?
- Suppositions sociétales générales
- Comment les systèmes d’oppression (racisme, capacitisme, sexisme, colonialisme, etc.) façonnent-ils les approches courantes de l’EI et comment les modifier?
- Comment ces systèmes façonnent-ils vos idées personnelles sur différents groupes de personnes, notamment les femmes, filles et personnes bispirituelles ou de diverses identités de genre autochtones, les personnes racisées, les personnes en situation de handicap, les personnes vivant dans la pauvreté et bien d’autres?
- Que pouvez-vous faire pour contrer ces préjugés et vous assurer qu’ils n’ont pas d’effet néfaste sur votre pratique?
- Pratiques d’organisation et d’évaluation
- Comment les politiques et les pratiques de notre organisation facilitent-elles ou compliquent-elles la participation de différents groupes de personnes au processus d’EI? Que pouvons-nous faire pour égaliser les chances de participation?
- Comment nos outils d’évaluation privilégient-ils certaines formes de connaissances par rapport à d’autres? Que pouvons-nous faire pour y remédier?
- Quels sont les systèmes ou les procédures en place qui empêchent les collectivités touchées de partager leurs connaissances et d’exercer leur leadership dans le processus, et comment pouvons-nous les modifier?
- Comment les mesures communes que nous utilisons pour évaluer les effets donnent-elles la priorité à l’impact sur certains groupes de personnes plutôt que sur d’autres? Comment pouvons-nous créer des indicateurs tenant davantage compte des diverses expériences des membres de la collectivité, y compris les personnes vivant dans la pauvreté, les mères seules, les femmes, filles et personnes bispirituelles ou de diverses identités de genre autochtones, les personnes en situation de handicap, les personnes racisées et bien d’autres?
- Comment notre conception de l’évaluation et de la surveillance laisse-t-elle de côté les expériences et les connaissances des collectivités souvent exclues? Comment pouvons-nous modifier nos pratiques en conséquence?
L’intégration de ces questions et considérations de réflexion dans la pratique de l’EI favorise l’application d’une ACS Plus qui est culturellement pertinente et qui promeut l’autonomisation et le bien-être des diverses collectivités touchées.
Exemples
L’autoréflexion dans l’évaluation d’impact comprend l’examen attentif et la remise en question des préjugés et des suppositions personnelles, institutionnelles et/ou structurelles et la manière dont ils influencent le processus d’évaluation et ses résultats. Cette pratique consiste notamment à remettre en question la centralité et l’autorité de la science occidentale dans l’EI. La science occidentale façonne la structure et les méthodes d’évaluation, la manière dont les effets sont mesurés et évalués, et ce qui est considéré comme une atténuation appropriée. C’est ce qui détermine les conclusions, les recommandations et les décisions au sein de l’EI. Les connaissances autochtones sont souvent traitées comme des éléments d’information distincts, sortis de leur contexte et utilisés à des fins particulières dans une EI. Comme l’explique McGregor (2021), « retirées de leur contexte d’origine, les connaissances autochtones souffrent invariablement d’une perte et/ou d’une distorsion de sens, ce qui peut avoir diverses conséquences négatives » (p. 1). L’autoréflexion consiste à examiner la manière dont les connaissances autochtones sont recueillies et intégrées dans l’EI, et à se demander si les approches actuelles sont préjudiciables. La réflexion sur la manière de mobiliser véritablement les connaissances autochtones pourrait conduire à soutenir des évaluations dirigées ou codirigées par des Autochtones. Les peuples autochtones partagent leurs connaissances selon des modalités qui reflètent leurs traditions et protocoles uniques. Il peut s’agir de récits oraux, d’enseignements axés sur le territoire, de cérémonies, de formats écrits ou même de vidéos. Le partage de ces connaissances est plus qu’un échange d’informations : c’est un acte de confiance et de respect qui s’accompagne de la responsabilité d’honorer les protocoles établis par la collectivité. L’intégration efficace des connaissances autochtones dans les évaluations d’impact se fait souvent par le biais d’études menées par les collectivités elles-mêmes, ce qui permet de garantir que leurs perspectives sont authentiquement représentées. Ces études peuvent ensuite être fournies aux promoteurs de projet et incorporées dans l’évaluation d’impact, puis communiquées à l’Agence, à la commission d’examen ou au comité d’évaluation régional. Toutefois, il est essentiel d’obtenir le consentement explicite de la collectivité autochtone avant d’utiliser ou de partager ses connaissances dans le cadre du processus d’évaluation, maintenant le respect et l’intégrité tout au long de ce processus.
Dans le cadre des EI, la démarche réflexive implique d’examiner les relations de pouvoir inégales entre les praticiens de l’EI, le gouvernement, les groupes autochtones, les organisations communautaires, etc. Il s’agit notamment d’examiner les rôles et les responsabilités du gouvernement dans le contexte des relations coloniales historiques et actuelles, et des efforts de réconciliation. L’évaluation d’impact harmonisée de l’élargissement de la route transcanadienne a été réalisée en réponse à des tentatives antérieures infructueuses dans le cadre desquelles les relations de pouvoir étaient inégales. Le protocole d’entente signé entre quatre nations anichinabées et le gouvernement était censé « guider la relation et le processus de mobilisation dans un esprit de coopération et de collaboration » (Harmonized Impact Assessment, 2021, p. 1). Il est important de souligner qu’il ne s’agit pas d’une nouvelle forme d’EI, mais plutôt d’un rapport novateur et essentiel qui rassemble les voix et les perspectives des groupes autochtones.
L’examen des préjugés et des relations de pouvoir dans les processus de mobilisation de l’EI impliquerait de considérer qui est invité et capable de participer à l’évaluation, de trouver des formes de mobilisation culturellement appropriées et d’examiner les barrières qui existent pour la participation. Des personnes, des groupes ou des organisations peuvent être oubliés pour plusieurs raisons, y compris l’inexpérience ou la méconnaissance de la région ou des populations. De même, les approches de mobilisation qui sont appropriées pour la collectivité peuvent être inconnues des personnes extérieures à la collectivité. Le fait de reconnaître les potentiels préjugés ou lacunes en matière de connaissances des membres de l’équipe d’évaluation peut entraîner la création de processus d’évaluation qui recherchent l’aide de ceux qui connaissent bien la région et les problèmes, en particulier les personnes et les organisations locales. Pour ce faire, il faudra toutefois tenir compte des relations de pouvoir lors de la recherche de cette aide, s’attaquer aux obstacles à la participation et offrir des compensations.
Certains processus d’évaluation ont mis en place des groupes de travail composés d’organisations gouvernementales et communautaires clés qui contribuent à guider ou à éclairer le processus. L’évaluation environnementale stratégique (EES) du Nunavut, par exemple, a créé un groupe de travail composé de membres du gouvernement fédéral, du gouvernement provincial, de Nunavut Tunngavik Inc. et de la Qikiqtani Inuit Association. Ce groupe avait la capacité d’aider à planifier une mobilisation culturellement appropriée et d’orienter le processus et le contenu de l’EES. Par exemple, le rapport final de l’EES rédigé par la Commission du Nunavut chargée de l’examen des répercussions explique le rôle du groupe de travail et des collectivités incluses, en soulignant l’importance et la nécessité d’accorder de l’attention aux connaissances des Inuits. Ce rapport note également le point soulevé dans un rapport de la Qikiqtani Inuit Association selon lequel les connaissances inuites « ne sont pas une information qui peut être comprise indépendamment de son contexte ou séparée des détenteurs de ces connaissances » (p. 49, volume 3). En conséquence, la Commission du Nunavut chargée de l’examen des répercussions a modifié le processus d’EES afin de permettre aux détenteurs de connaissances de participer plus directement au processus et s’est rendue dans 10 collectivités différentes à de multiples occasions tout au long du processus d’EES pour faciliter cette participation.
L’autoréflexion dans les évaluations d’impact peut également conduire à remettre en question les suppositions sur l’importance des composantes valorisées et sur la manière dont les effets et l’importance sont mesurés. Bien qu’il existe souvent des listes de composantes valorisées (CV) typiques pour une région, la détermination de quelles composantes sont à valoriser dans un lieu donné sera également influencée par l’histoire, la culture et les systèmes de connaissance de ce lieu et, par conséquent, les CV ou les conclusions peuvent être différentes de celles des consultants ou du gouvernement. Par exemple, dans le cadre de l’évaluation du projet de GNL Cedar, les groupes autochtones ont eu la possibilité de rédiger des sections du rapport. Dans sa section, la Première Nation Kitselas a expliqué que le terme « composantes » était inapproprié de son point de vue, car il suggère la décomposition du monde naturel et humain en différentes parties. Pour cette raison, elle a élaboré sa propre approche basée sur les valeurs Kitselas et l’a utilisée pour évaluer les effets probables du projet. De même, la Nation Tsleil-Waututh a évalué la proposition d’agrandissement du pipeline et des réservoirs de Trans Mountain à l’aide de sa politique d’intendance, « l’expression de notre compétence inhérente et de notre droit » (p. 3). La première optique de cette politique examine les effets négatifs probables du projet, tandis que la seconde compare le poids des effets négatifs du projet à celui de ses effets positifs. Toutefois, on n’a recours à la seconde optique que si le premier conclut que les principes juridiques ne sont pas violés. Dans cette évaluation, le projet n’a pas passé la première optique et on a donc recommandé de ne pas le soutenir. Malgré cela, le projet a été approuvé et la Nation continue de faire valoir ses droits en relation avec le projet.
Références et ressources utiles
- Agence d’évaluation d’impact du Canada (s. d.). Foire aux questions sur le savoir autochtone. https://www.canada.ca/fr/agence-evaluation-impact/services/politiques-et-orientation/guide-practitioner-evaluation-impact-federale/faq-savoir-autochtone.html.
- Gouvernement du Canada (2023, juin). Feuille de route d’apprentissage des compétences culturelles autochtones. https://www.canada.ca/fr/sante-publique/services/publications/sante-autochtones/politique-apprentissage-competences-culturelles-autochtones-feuille-route-apprentissage.html.
- Harmonized Impact Assessment (2021, avril). Twinning of the TransCanada Highway – Phase 1. April 2021. https://niiwinwendaanimok.com/wp-content/uploads/2022/08/02-RPT_20220805_NW1001_Harmonized-Impact-Assessment_PUBLIC_FN_Cns.pdf.
- Johnson, H. et Sutherland, J. (2022, 1er juin). Un cadre conceptuel pour la mesure de la sécurité culturelle des Autochtones. https://www.ccnsa.ca/Publications/Lists/Publications/Attachments/10375/RPT-Cultural_Safety_Measurement-FR-web.pdf.
- Association des femmes autochtones du Canada. https://www.nwac.ca/assets-knowledge-centre/NWAC_CRGBA_2020_FR_Final_Web.pdf.
- Pagis, M. (2009). Embodied self-reflexivity. Social Psychology Quarterly, 72(3), 265-283.
- Patnaik, E. (2013). Reflexivity: Situating the researcher in qualitative research. Humanities and Social Science Studies, 2(2), 98-106.
- Pezalla, A. E., Pettigrew, J. et Miller-Day, M. (2012). Researching the researcher-as-instrument: An exercise in interviewer self-reflexivity. Qualitative Research, 12(2), 165-185.
- McGregor, D. (2021). Indigenous Knowledge Systems in Environmental Governance in Canada. KULA: Knowledge Creation, Dissemination, and Preservation Studies, 5(1). https://doi.org/10.18357/kula.148.
- Commission du Nunavut chargée de l’examen des répercussions (s. d.). Final Report for the Strategic Environmental Assessment in Baffin Bay and Davis Strait. Volume 3. https://www.nirb.ca/publications/Strategic%20Environmental%20Assessment/first%20row-third%20file-190731-17SN034-Final%20SEA%20Report-Volume%203-OPAE.pdf.
- The Tsleil-Waututh Nation. Assessment of the Trans Mountain Pipeline and Tanker Expansion Proposal. https://twnsacredtrust.ca/wp-content/uploads/TWN_assessment_final_med-res_v2.pdf.
- United Way of Southeastern Michigan (2021). 2021 Equity Challenge Day 3: What Is Privilege?United Way for Southeastern Michiganhttps://unitedwaysem.org › equity_challenge › day-3-wh…