COMMENT les praticiens de l’EI peuvent-ils intégrer les connaissances autochtones dans l’EI dans le cadre de l’application de l’ACS Plus culturellement pertinente?

Selon l’Agence d’évaluation d’impact du Canada (AEIC), les connaissances autochtones constituent un système holistique profondément ancré dans les différentes cultures des peuples autochtones. Aux termes de la Loi sur l’évaluation d’impact (LEI), le terme « connaissances autochtones » désigne un ensemble de systèmes de connaissances complexes fondés sur les visions du monde des peuples autochtones. Les connaissances autochtones reflètent les systèmes uniques de cultures, de langues, de valeurs, de gouvernance et de dispositions juridiques des peuples autochtones ainsi que leur histoire. Elles sont axées sur les lieux, cumulatives et dynamiques. Les systèmes de connaissances autochtones se fondent sur l’harmonie et le maintien de bonnes relations avec la nature. Ces systèmes sont transmis depuis des temps immémoriaux. Les systèmes de connaissances autochtones s’appuient sur les expériences des générations précédentes, éclairent les pratiques des générations actuelles et évoluent dans le contexte de la société contemporaine. Les collectivités des Premières Nations, des Inuits et des Métis ont chacune leur propre façon de décrire leurs connaissances. Les détenteurs de connaissances sont les seules personnes qui peuvent vraiment définir les connaissances autochtones pour leurs collectivités. De plus, les femmes, les filles, les personnes bispirituelles et les personnes de diverses identités de genre autochtones détiennent également des connaissances qui sont importantes et qui devraient être incluses.

Lorsque les promoteurs prennent en compte les connaissances autochtones dans l’EI, ils peuvent s’appuyer sur les conseils des aînés, des groupes communautaires et des résidents pour éclairer le processus. Dans la pratique, les promoteurs doivent faire l’effort d’entrer en contact avec les dirigeants de la collectivité pour connaître leurs lignes directrices et leurs coutumes en matière de recherche et de mobilisation communautaire. Lors de l’établissement d’une relation de collaboration avec les dirigeants de la collectivité, les promoteurs doivent s’efforcer d’acquérir une connaissance et une compréhension approfondies de leurs pratiques culturelles, de leurs coutumes et de leurs croyances, car ces facteurs influenceront la manière dont ils souhaitent que l’EI soit développée.

Détails supplémentaires

Les pratiques suivantes peuvent aider les promoteurs à intégrer efficacement les connaissances autochtones :

Mobiliser les collectivités

La mobilisation communautaire devrait donner la priorité à l’intégration des collectivités dès le début de la phase de planification, ce qui englobe la définition des objectifs, la sélection des outils, la mise en œuvre et l’évaluation des résultats. La mobilisation de la collectivité devrait consister à recueillir les points de vue de la collectivité pour aider à déterminer les effets, à interpréter les résultats et à formuler des conclusions et des recommandations. Une collaboration constante avec les collectivités locales permettra d’intégrer les perspectives, les valeurs et les connaissances des collectivités dans les processus de prise de décision. 

Effectuer du travail ethnographique sur le terrain

  • La recherche ethnographique implique qu’un chercheur s’intègre dans une collectivité pour collecter des données et s’informer sur les pratiques culturelles locales. Ce processus implique l’étude des routines, des comportements et des interactions d’une collectivité.
  • Un tel travail peut inclure l’observation des participants, des entretiens, des sondages, des questionnaires et d’autres méthodes de recherche (Barone, 2020). 
  • Les promoteurs doivent obtenir le consentement de la collectivité avant d’entamer le travail ethnographique sur le terrain. Ils doivent également suivre les lignes directrices locales en matière de mobilisation communautaire, de recherche et de collecte de données.

Respecter les protocoles et les lignes directrices communautaires en vigueur

Les promoteurs doivent apprendre et respecter les protocoles et lignes directrices en matière de mobilisation que la collectivité a établis. En pratique, il s’agit d’obtenir le consentement préalable, donné librement et en connaissance de cause (CPLCC) des collectivités, de faire preuve de transparence quant à l’étendue et aux types de renseignements que les participants doivent fournir pour l’EI et d’expliquer les avantages et les inconvénients de la participation. Le fait de présenter franchement les avantages et les inconvénients perçus de la participation permettra de s’assurer que les participants sont bien informés des complexités de l’EI et de la manière dont ils seront touchés. Le respect des lignes directrices et des protocoles en matière de mobilisation de la collectivité implique notamment de faire preuve d’humilité interculturelle.

S’inspirer des connaissances autochtones

Voici quelques pratiques prometteuses en matière d’apprentissage à partir des connaissances autochtones :

  • prendre conseil des membres de la collectivité, y compris des aînés, des conseillers et des chefs spirituels locaux;
  • minimiser les interprétations erronées de la culture de la collectivité en travaillant avec des traducteurs de langage pour façonner le processus d’EI (Goulding et al., 2016);
  • effectuer des visites régulières dans les collectivités afin d’établir une relation de travail et de se familiariser les uns avec les autres (Goulding et al., 2016).

Exemples

Exemples de protocoles et de lignes directrices pour la recherche autochtone

La collectivité Raika en Inde est un exemple de protocoles de recherche menée par la collectivité. En réponse à leur expulsion de la forêt de Kumbalgarh, les pasteurs Raika du Rajasthan ont établi un ensemble de directives que les chercheurs externes doivent respecter lorsqu’ils mènent des recherches au sein de leur collectivité (Jonas et al., 2010). Ces lignes directrices mettent l’accent sur leurs valeurs bioculturelles et soulignent leurs efforts pour préserver les races de bétail uniques liées à la forêt de Kumbalgarh. Les Raika soulignent également que leurs valeurs pastorales ont évolué parallèlement à la croissance de la forêt (Jonas et al., 2010). En outre, ils décrivent leur approche coutumière, qui donne la priorité au CPLCC concernant les décisions relatives aux droits de pâturage, aux ressources génétiques animales et à l’utilisation de leurs connaissances traditionnelles (Jonas et al., 2010).

Le Mi’kmaw Ethics Watch (MEW), également appelé « Eskinuapimk », est un ensemble de principes et de protocoles visant à protéger et à préserver l’intégrité et les connaissances culturelles des Mi’kmaq (les Mi’kmaq sont les peuples autochtones de la Nouvelle-Écosse, du Nouveau-Brunswick, de l’Île-du-Prince-Édouard, de Terre-Neuve-et-Labrador et de la péninsule de Gaspé, au Québec). Les facettes incluses dans le MEW visent à orienter les activités de recherche de manière à garantir que le droit de propriété sur les informations recueillies appartient aux collectivités mi’kmaq. Ces principes prévoient que toutes les activités de recherche doivent être menées dans le cadre d’un partenariat négocié qui tient compte de tous les intérêts des personnes vivant dans la ou les collectivités. Cela suppose que les participants soient traités sur un pied d’égalité plutôt que comme des « informateurs » ou des « sujets » et que tous les chercheurs assument la responsabilité d’apprendre les protocoles, les pratiques culturelles et les défis locaux. Les principes de propriété, de contrôle, d’accès et de possession (PCAP) de l’information des Premières Nations sont une ressource qui s’appuie sur les contributions des Premières Nations. Les principes de PCAP affirment que les peuples des Premières Nations devraient garder le contrôle sur leurs processus de collecte de données et dicter la manière dont les renseignements sont utilisés. 

Exemple de pratique et de renforcement de la compétence culturelle

Dans un article intitulé « Building cultural competence in environmental studies and natural resource studies », Quigley (2016) décrit son expérience de la pratique de la compétence culturelle au cours d’une évaluation d’impact. Le processus d’EI de Quigley (2016) a été guidé par les contributions des partenaires communautaires amérindiens et afro-américains participants, qui lui ont demandé d’adapter ses modules de formation à la culture de la collectivité locale en y intégrant des pratiques associées à l’histoire orale. Au lieu de créer des documents contenant des graphiques détaillant des données numériques, les partenaires communautaires ont suggéré d’ajouter des photos et d’autres éléments visuels du paysage local et des populations locales touchées par les risques de contamination. Ces images ont été complétées par des faits textuels sur les effets. Les partenaires ont également recommandé d’organiser des visites de terrain dans les lieux visés pour compléter les modules de formation (Quigley, 2016, p. 727).

Dans un autre exemple cité par Quigley (2016), un collectif de chercheurs non autochtones s’est rendu sur le fleuve Saint-Laurent pour mener une étude à New York, après avoir constaté qu’il était contaminé par des biphényles polychlorés. En raison de la négligence des chercheurs, la collectivité mohawk, qui a été physiquement touchée par la contamination de l’eau du fleuve Saint-Laurent, a été oubliée et n’a pas été prise en compte dans l’évaluation d’impact. En conséquence, la collectivité locale a mis en place un « conseil de recherche tribal », qui a sélectionné des chercheurs mohawks chargés d’approfondir les travaux des chercheurs non autochtones. Grâce à leur collaboration et à leur communication avec les Mohawks locaux, ils ont découvert que la consommation de poisson contaminé provenant du lac local affectait le lait maternel des mères mohawks et avait des répercussions négatives sur la santé de leurs enfants. 

Exemple de réalisation d’une étude ethnographique sur le terrain dans le cadre d’une évaluation sur l’impact environnemental (EIE)

À la suite du développement du barrage hydroélectrique de Lajaedo dans le Tocantins, au centre-nord du Brésil, un groupe de promoteurs a mené une étude ethnographique sur le terrain de deux semaines afin d’évaluer le vécu de la population locale relativement au barrage (Hanna et al., 2016). Ils ont mené des entretiens structurés et collaboré avec des représentants d’associations communautaires locales, des aînés autochtones, du personnel de l’agence gouvernementale locale pour l’environnement et du personnel d’ONG (Hanna et al., 2016). Au cours des entretiens, les participants ont indiqué que les promoteurs avaient largement négligé la présence de partis ou de groupes politiques et les rôles des hommes et des femmes dans la politique au cours du processus d’EIE initiale en 2001. Cette omission sociopolitique, qui n’a pas été consignée dans l’EIE, a contribué à l’apparition d’effets négatifs imprévus liés au développement du barrage. Dans leurs conclusions, Hanna et al. (2016) notent que l’existence de groupes claniques et une tendance aux divisions politiques locales parmi les peuples Jê ont été négligées, ce qui a contribué à des affrontements entre groupes pour le contrôle des ressources naturelles. En outre, en raison de la non-reconnaissance des structures sexospécifiques de la participation politique, l’EIE initiale du promoteur, datant de 2001, n’intégrait pas de stratégies visant à inclure les femmes dans les processus de prise de décision. Au moyen de leur étude ethnographique, les promoteurs ont compris l’importance d’apprendre à connaître les dynamiques culturelles, politiques et sociales liées au genre et la manière dont elles peuvent créer différents types d’effets sur les collectivités lors de l’extraction de ressources naturelles.

Exemple : Évaluation environnementale stratégique

L’évaluation environnementale stratégique (EES) du Nunavut pour l’exploration pétrolière extracôtière, menée par la Commission du Nunavut chargée de l’examen des répercussions (CNER), a donné lieu à plusieurs pratiques prometteuses en matière de collecte et d’intégration des connaissances inuites. Tout d’abord, elle a demandé à la Qikiqtani Inuit Association (QIA) de mener une initiative distincte de collecte de connaissances, qu’elle a ensuite utilisée dans son rapport et ses recommandations. Cela signifie que les connaissances ont été recueillies de manière indépendante et selon des méthodes culturellement pertinentes à la collectivité et par des personnes qui la connaissent. Ce rapport distinct a également été « compilé et édité de manière à ce que le flux et le ton soient reconnaissables par les membres de la collectivité et faciles à lire » (Qikiqtani Inuit Association, p. 23). La QIA a également collaboré avec la CNER pour s’assurer que les connaissances des Inuits étaient utilisées de manière appropriée dans le processus d’EES. Le rapport final de l’EES rédigé par la CNER comprend des sommaires détaillés des « points de vue des parties intéressées », qui incluent des renseignements provenant de toutes les stratégies de mobilisation ainsi que des rapports de la QIA. La CNER a également inclus une section intitulée « Points de vue de la Commission » dans laquelle elle réfléchit à ce qu’elle a entendu dans le cadre des mobilisations pris tout au long du processus et justifie les recommandations qu’elle émet. Elle offre ainsi un certain niveau de transparence quant à la manière dont elle est parvenue à ses conclusions et recommandations. Le rapport final de l’EES indique que les connaissances inuites constituent le fondement de 25 de ses 80 recommandations. 

Exemple : Projet de GNL Cedar

En 2022, le Bureau de l’évaluation environnementale (BEE) de la Colombie-Britannique a publié un rapport d’évaluation résumant le processus d’évaluation environnementale du projet de GNL Cedar, dont le promoteur était un partenariat dirigé par la Nation Haisla. Il s’agissait d’une évaluation d’impact fédérale menée en vertu de la Loi sur l’évaluation d’impact et substituée à la province de la Colombie-Britannique. Le gouvernement de la Colombie-Britannique a l’obligation constitutionnelle de consulter et, si nécessaire, d’accommoder les nations autochtones dont les droits au titre de l’article 35 peuvent être touchés par des décisions provinciales. Pour le projet de de GNL Cedar, l’évaluation environnementale est allée au-delà des droits énoncés à l’article 35 pour prendre en compte les intérêts autochtones au sens large, y compris les effets environnementaux, sociaux et économiques. Dans le cadre de ce processus, le BEE de la province a consulté « de façon approfondie » sept Premières Nations de la région sur le territoire desquelles le projet devait être réalisé. Le 13 décembre 2019, le BEE a publié une ordonnance en vertu de l’article 11 définissant la portée et les procédures de l’évaluation environnementale du projet de de GNL Cedar. Cette ordonnance décrivait les activités de mobilisation à entreprendre avec les nations autochtones potentiellement touchées. Les nations énumérées à l’annexe B, notamment la Première Nation Gitga’at, la Nation Haisla et la Première Nation Kitselas, ont été davantage mobilisées, ce qui témoigne de leur participation plus étroite au projet. La Nation Haïda, mentionnée à l’annexe C, a été consultée spécialement sur les aspects liés à la navigation maritime, tandis que la Métis Nation British Columbia a été impliquée dans une moindre mesure. La partie du rapport consacrée à l’évaluation des effets comprend une section sur la prise en compte des connaissances autochtones pour chaque composante valorisée et explique comment les connaissances autochtones ont été utilisées dans l’évaluation, y compris si elles ont été utilisées pour formuler des recommandations particulières. Par exemple, en ce qui concerne la composante valorisée acoustique, on a exprimé des inquiétudes quant à l’effet du bruit de la navigation maritime sur l’utilisation des terres par les Autochtones, en particulier lorsque les activités saisonnières peuvent amener les gens à dormir à l’extérieur. Les préoccupations exprimées et les connaissances transmises par les peuples autochtones ont été prises en compte dans l’évaluation de l’acoustique, qui comprenait la recommandation d’un processus de rétroaction communautaire permettant aux nations autochtones de faire part de leurs inquiétudes au sujet du bruit. Les nations autochtones ont été impliquées dans une optique de collaboration et ont eu la possibilité de mener leurs propres évaluations. Celles-ci ont été intégrées dans le rapport final. Le processus s’est aligné sur la Loi sur l’évaluation d’impact, garantissant l’intégration des perspectives autochtones et des mesures d’atténuation dans le processus décisionnel provincial et fédéral.

Exemple : Agrandissement du pipeline et des réservoirs de Trans Mountain

L’intégration des connaissances autochtones peut également entraîner la redéfinition de certains aspects des évaluations. Par exemple, la façon dont les bases de référence seront établies aura des répercussions importantes sur la manière dont les effets sont évalués et donc sur les approches d’atténuation nécessaires. Les approches occidentales de l’EI choisissent généralement des bases de référence antérieures au projet, de sorte que les effets de l’activité du projet puissent être mesurés et contrôlés à partir de ce moment-là. Les approches autochtones peuvent toutefois être différentes. Par exemple, l’évaluation par la Nation Tsleil-Waututh de la proposition d’agrandissement du pipeline et des réservoirs de Trans Mountain indique que « nos histoires, nos traditions et nos connaissances décrivent les conditions environnementales, culturelles, spirituelles et économiques qui ont persisté sur notre territoire pendant des milliers d’années avant l’arrivée des Européens ». Ces conditions constituent une norme ou référence à partir de laquelle les effets cumulatifs sur nos titres, nos droits et nos intérêts au fil du temps peuvent être évalués et mesurés » (The Tsleil-Waututh Nation, p. 57). Cette base de référence conduirait à une évaluation des effets, des stratégies d’atténuation et des conclusions bien différentes de celles d’une évaluation utilisant uniquement des informations récentes comme base de référence. En fait, l’évaluation de la Nation Tsleil-Waututh a conclu qu’elle ne devait pas soutenir le projet. Le projet a toutefois été approuvé et la Nation continue de faire valoir ses droits en relation avec le projet. 

Références et ressources utiles